Il est courant de se tourner vers des experts pour tenter de prédire l’avenir. Que ce soit dans le domaine de la stratégie, de la technologie ou de l’économie, nous cherchons à anticiper les évolutions à venir, à deviner les cartes que le futur nous réserve. Pourtant, il arrive fréquemment que ces experts se trompent.
La Tentation de l’Expertise
Il semble logique, au premier abord, de consulter des spécialistes pour éclairer nos choix stratégiques. Mais force est de constater que, bien souvent, leurs prédictions ne se réalisent pas. J’ai moi-même critiqué, à une époque, Jacques Attali, conseiller proche de François Mitterrand, pour ses prévisions sur Internet qui ne se sont pas toujours avérées exactes. Je le trouvais trop généraliste et je me demandais alors pourquoi on lui accordait autant de crédit.
Aujourd’hui, je comprends mieux ce phénomène. Le monde est fait d’interactions entre différentes disciplines. Une spécialisation trop poussée ne nous empêche pas de faire des microprédictions précises dans notre domaine, mais elle limite notre capacité à appréhender la complexité globale de notre monde.
L’Exemple de la Loi de Moore
Prenons la loi de Moore, qui prédisait le doublement du nombre de transistors sur les processeurs tous les ans. Cette loi s’est vérifiée très très longtemps, mais son impact sociétal reste faible. Il s’agit d’une loi industrielle, pas d’une loi de société. Elle ne permet pas une lecture complexe du monde ni des prédictions stratégiques réellement utiles.
Pour anticiper efficacement, il faut une capacité collective : comprendre les impacts des événements sur d’autres domaines de la vie. Il s’agit d’adopter une vision horizontale, qui relie plusieurs disciplines, plutôt qu’une vision strictement verticale, centrée sur un seul domaine.
Vision Horizontale vs. Vision Verticale
La vision verticale consiste à maîtriser un domaine en profondeur. La vision horizontale, elle, implique de connaître plusieurs domaines, de comprendre leurs interactions et d’avoir ainsi plus de recul. Cela permet de formuler des prédictions peut-être plus justes, ou du moins plus utiles.
Prenons deux exemples : l’intelligence artificielle et la voiture autonome. Il y a cinq ans, en tant qu’ingénieur, j’aurais affirmé que ces technologies n’arriveraient pas avant très longtemps. Je me concentrais alors sur les problèmes techniques spécifiques, sans voir l’ensemble des mouvements convergents : le batch learning, les réseaux de neurones, l’accélération des ordinateurs, l’apparition des puces GPU… Tous ces éléments ont permis l’émergence de l’IA telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Dans le cas de la voiture autonome, la plupart des ingénieurs, y compris chez Tesla, soulignent la complexité technique du projet. Pourtant, Tesla teste actuellement son système Full Self-Drive en France, avec l’objectif de le commercialiser très prochainement, y compris auprès de concurrents. Aux États-Unis, les robotaxis commencent déjà à concurrencer sérieusement des entreprises comme Uber.
Changer de Paradigme
Si l’on avait interrogé un ingénieur il y a quelques années, il aurait listé toutes les raisons techniques pour lesquelles la voiture autonome était impossible à court terme. Mais une vision plus globale pousse à se demander : que va-t-il se passer quand ces problèmes seront contournés ? Quelles solutions pourraient émerger ?
L’ingénieur expert raisonne en termes de problèmes à résoudre, alors que celui qui possède une plus large culture générale s’intéresse aux solutions trouvées par le passé. L’approche est radicalement différente. L’ingénierie est une force intellectuelle ciblée, tout comme la recherche, souvent très spécialisée. Mais le monde devient de plus en plus complexe, et la spécialisation, bien que nécessaire, montre ses limites pour alimenter la boule de crystal.
L’Importance de la Culture Générale
Un généraliste, qu’il soit économiste, historien ou historien des sciences, grâce à sa connaissance de l’histoire plus que de la technique, sera souvent capable de faire des prédictions plus justes, ou en tout cas plus utiles, plus exploitable pour la mise en place d'une stratégie.
En conclusion, pour anticiper l’avenir de manière pertinente, il ne suffit pas de s’appuyer sur l’expertise technique. Il faut aussi savoir relier les disciplines, adopter une vision globale et s’inspirer de l’histoire pour comprendre comment les solutions émergent. C’est cette capacité à penser horizontalement qui permet de mieux lire le monde afin d’agir efficacement dessus.